Notice Yvonne Verdier

Par Anne Monjaret, directrice de recherche-CNRS, IIAC- équipe LAHIC (EHESS-CNRS)

Anne.monjaret@ehess.fr

 


VERDIER Yvonne (1941-1989)

Formée aux Lettres classiques, puis à l’ethnologie, Yvonne Verdier conçoit sa recherche dans l’articulation de ces deux disciplines. Sa démarche d’ethnographe est nourrie de ses études de la littérature. Parmi ses publications, on compte deux ouvrages, « Façons de dire et façons de faire » (Gallimard, 1979) et « Coutume et destin » (Gallimard, 1995) ainsi que ces articles consacrés au conte du Petit Chaperon rouge (1977, 1980, 1995).

C’est son premier ouvrage, désormais classique, qui retient ici notre attention. Elle y analyse la vie d’une commune bourguignonne, Minot, au regard des pratiques féminines et livre le portrait de trois figures villageoises : la laveuse, la couturière et la cuisinière, trois « passeuses » dont le rôle est d’accompagner les changements de statut qui ponctuent la vie d’un individu. La femme qui aide, ou laveuse, prépare l’enfant naissant et le mort ; la couturière se charge d’éduquer les jeunes filles et de façonner leur robe de mariée ; la cuisinière s’occupe des repas de communion et de noce. L’auteure choisit de saisir principalement le destin féminin, un destin physiologique et social, à travers l’examen des pratiques quotidiennes ou rituelles comme des contes populaires, dont elles soulignent les similitudes symboliques.

Elle propose une magnifique réflexion sur le devenir et l’être au féminin, autrement dit sur la construction de l’identité féminine. Elle revient sur les orages physiologiques de la puberté, de la maternité puis de la ménopause, et surtout sur l’accompagnement social qui entoure les femmes lors des transformations de leur corps. Yvonne Verdier observe avec attention le passage à la puberté qui, dans les sociétés traditionnelles, devait mener au mariage, et la place de l’éducation couturière comme apprentissage de la vie. L’ethnologue interroge le langage des épingles et des aiguilles, instruments de couture par excellence, parce qu’il est celui qui permet d’initier les filles nubiles à leur condition future d’épouse et de mère, et par là à la sexualité. Dès l’école, elles apprennent en réalisant leur « marquette » (ou abécédaire) non seulement les rudiments de la couture, mais aussi les attitudes de silence et d’immobilité qui leur incombent. Plus tard, l’année de leurs quinze ans, elles se rendent chez la couturière qui a charge de les dégrossir. Grâce elle, elles sauront différencier l’épingle de l’aiguille, avec son chas, symbole de l’acte sexuel. Les piqûres de ces outils en marquant le corps soulignent que le travail « rentre ». Le sang qui perle des doigts permet l’évocation symbolique des menstrues et de leur future défloraison au moment du mariage.

C’est à cette même période que les pubères sont tenues de se couvrir la tête, de mettre de l’ordre dans leurs cheveux, symbole de la sexualité. Des rituels entourent leur passage dans le groupe des filles à marier. Après la communion qui n’est qu’une étape conduisant à ce statut, à partir de leurs quinze ans, elles auront à « coiffer sainte Catherine », au propre et au figuré. Elles célèbreront, le 25 novembre, leur patronne, sainte Catherine, chaque année jusqu’à leur mariage. Il revient à la couturière de faire le lien entre le monde des adolescents – dirions-nous aujourd’hui – et celui des adultes, en confectionnant la robe de mariée.

Selon Yvonne Verdier, le conte populaire du Petit Chaperon Rouge est celui qui incarne le mieux ce passage féminin. C’est, dans l’une de ses versions tirée de la littérature orale, qu’elle y trouve les clés de compréhension du cycle initiatique des filles, et en particuliers, la séquence consacrée à la rencontre avec le loup, à la croisée de deux chemins, l’un dit des épingles, l’autre, des aiguilles. En effet, à ce moment-là, le loup demande au petit chaperon rouge de choisir, pour poursuivre son chemin, entre l’une de ces deux voies, celle des épingles qui symbolise son futur état de jeune fille et celle des aiguilles qui symbolise celui d’épouse, supposée consommée sexuellement. On fait jouer au petit chaperon rouge, ce qu’elle est (une petite fille) et ce qu’elle va devenir (une jeune fille, puis une épouse). En prenant la voie des aiguilles et de la maturité sexuelle, la petite fille semble sauter une étape. Le conte servant la morale signifie aux filles les dangers qu’il y a à aller trop vite.

Yvonne Verdier, une des pionnières en ethnologie de la France, a su nous montrer combien le parcours initiatique de la fille, de l’enfance à l’état marital, ne tient qu’à un fil rouge ; il suffit de le suivre : «marquette» de la jeune écolière, initiales brodées sur le trousseau de la future mariée, sous-vêtements souillés par les menstrues, draps tachés du sang de l’hymen puis des naissances. Le destin des filles se lit dans le marquage symbolique, physiologique et matériel du linge. C’est ce linge qui détient ainsi la mémoire du corps féminin.

 


Quelques publications d’Yvonne Verdier

Verdier Yvonne, 1977, « Grands-mères, si vous saviez… Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale », Cahiers de littérature orale, 4, pp. 17-55.

Verdier Yvonne, 1979, Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière et la cuisinière, Paris, Gallimard.

Verdier Yvonne, 1980, « Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale », Le Débat, 3, juillet-août, pp. 31-61.

Verdier Yvonne, 1995, « Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale », Coutume et destin. Thomas Hardy et autres essais, Paris, Gallimard, pp. 171-206.

Verdier Yvonne, 1995, Coutume et destin. Thomas Hardy et autres essais, Paris, Gallimard.

Quelques textes autour des travaux d’Yvonne Verdier

Favre Daniel (dir), 1991, Apprentissages. Hommage à Yvonne Verdier, Ethnologie française, 4.

Fabre-Vassas Claudine, Fabre Daniel, 1995, « De rite au roman. Parcours d’Yvonne Verdier », Coutume et destin. Thomas Hardy et autres essais, Yvonne Verdier, Paris, Gallimard, pp. 7-37.

Macherel Claude, Fabre Daniel, 1989, « Yvonne Verdier (1941-1989) », Ethnologie française, 4, pp. 382-385.

Monjaret Anne, 2005, « De l’épingle à l’aiguille. L’éducation des jeunes filles au fil des contes », L’Homme, janvier-mars, n°173, pp. 119-148.

Monjaret Anne, 2001, « De la marquette au trousseau : parcours initiatique des jeunes filles à marier », Point de croix. Au bonheur des filles, Catalogue, MNATP, Paris, Ed RMN, pp. 59-63.

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MIDOL Nancy (1948- )

MIDOL Nancy (1948- ) s’est intéressée à l’anthropologie du corps à travers la pratique et l’enseignement de la danse. Docteur en psychologie sociale en 1978 – Paris VII – puis en Anthropologie pour la thèse d’habilitation à diriger les recherches en 1993, elle se passionne pour l’hypnose, les transes et les médecines traditionnelles. Maître de conférence dans le laboratoire d’anthropologie de l’université de Nice, elle a rédigé de nombreux ouvrages et articles sur la danse et les sports de l’extrême avant de s’intéresser aux rites d’incorporation dans la religion afro-brésilienne de l’Umbanda. Son intérêt s’est étendu à la médecine traditionnelle chinoise, en dirigeant le D.U Principe de la santé et du Bien Être dans la pensée traditionnelle chinoise, (2000-2007). Dans Démiurgie dans les sports et la danse (1995), elle se livre à une anthropo-analyse des sports de glisse, de la culture fun, et du hip hop naissant. Véritable révolution corporelle et philosohique qui brise avec la gestualité désincarnée de la danse académique. Diplômée de l’institut français d’hypnose IFH, 1993, hypnothérapeute, elle est membre du groupe de recherche sur l’Hypnose médicale GEAHM et du groupe de recherche sur la phénoménologie psychiatrique à l’Hôpital Pasteur de Nice. Avec Hu Weiguo, docteur en médecine Traditionnelle chinoise de Pékin, elle initie un dialogue entre médecine occidentale et médecine orientale pour penser la santé en Europe. Nancy Midol a bien creusé la question des transes. Avec S. Baud elle codirige La conscience dans tous ses états (Masson). Son ouvrage Ecologie des transes est une référence sur le sujet, et salué par Edgar Morin. Un phénomène de transe(s) est toujours contextualisé, il ne sagit jamais dun simple arrangement physiologique, mais dun rapport qui lie lintériorité dun soi multiple avec une extériorité complexe. L’auteur met en évidence les diverses facettes de ce phénomène tout aussi universel que la raison ou l’imagination : principale ressource adaptative lorsque le monde devient étranger, chaotique et imprévisible, mais aussi pratique subversive exprimant une dissidence par rapport à l’ordre établi, processus rendant à l’humain la puissance adaptative de la vie. Depuis 2010, elle oriente ses recherches sur les phénomènes appelés : thérapies “quantiques”.

Démiurgie dans les sports et la danse, 1995.

Ecologie des transes, 2010.

CAULIER Eric

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DURAND Gilbert (1921-2012) professeur de philosophie, de sociologie et d’anthropologie culturelle, a fondé le Centre de recherche sur l’imaginaire avec Léon Cellier et Paul Deschamps. Proche de Gaston Bachelard, d’Henry Corbin et de Carl Gustav Jung, il est l’auteur d’une oeuvre étendue et dense. Dans Les structures anthropologiques de limaginaire (1960), l’anthropologue de Grenoble définit le trajet anthropologique comme lincessant échange qui existe au niveau de limaginaire entre les pulsions subjectives et assimilatrices et les intimations objectives émanant du milieu cosmique et social. Constatant la collaboration du corps entier à la constitution de l’image, il dégage trois matrices sensori-motrices : posturale, digestive et rythmique. Ces schèmes posturaux constituant la trame fonctionnelle de l’imagination représentent, les gestes primordiaux de l’espèce humaine : se redresser pour distinguer (verticalisation), avaler pour relier (nutrition), rythmer pour confondre (sexualité). Gilbert Durand établit deux régimes principaux de l’imaginaire – diurne et nocturne – à partir desquels il élabore une classification générale des symboles et archétypes. Pour lire le mythe, il utilise une logique contradictorielle et propose plusieurs méthodes d’analyse : mythocritique,  mythanalyse et mythodologie. La mythocritique privilégie la dimension synchronique, la mythanalyse est fondée sur l’utilisation du trajet anthropologique allant jusqu’à l’étude des contextes sociaux et la mythodologie réunit les points de vue synchronique et diachronique. Dans Science de lhomme et tradition, Gilbert  Durand montre comment l’universel modèle mythologique se substitue au modèle ethnocentrique de l’historicisme et comment les sciences humaines les plus modernes, celles de pointe, reviennent plus ou moins ouvertement aux vieux principes de l’hermétisme. Son oeuvre est une initiation au nouvel esprit anthropologique.

Les structures anthropologiques de limaginaire, 1992 (11ème édition).

Introduction à la mythodologie, 1996.

Science de lhomme et tradition, 1996.

CAULIER Eric