JOUVET Émilie (1976-).

Biographie

Issue de l’École des Beaux-Arts et de l’École Nationale Supérieure de la photographie, membre de la Queer Factory et du CJC (collectif jeune cinéma), co-fondatrice de TTMF[1],  de la Fem Menace et  de Safe LGBT (collectif contre les violences «conjugales» en milieu LGBT), vivant et travaillant entre Paris et Berlin, elle réalise le premier long métrage porno queer lesbien transgenre européen, One Night Stand,en 2006, qui remporte les premiers prix du Porn Film Festival Berlin, de l’Amsterdam Porn Film Festival[2]. Durant l’été 2009, elle monte, avec Wendy Delorme, une troupe de performeuses internationale, afin de tourner son deuxième long-métrage Too Much Pussy ! Feminist Sluts in the Queer X Show, road-movie documentaire féministe pro-sexe, sorti dans les salles de cinéma en Europe en 2011 et à son tour distingué[3].

Développement

Émilie Jouvet milite pour la PMA et en faveur de la liberté pour quiconque de disposer de son corps, dans les limites du respect et du consentement mutuel entre partenaires adultes. Elle défend les droits sociaux des travailleurs et travailleuses du sexe. Héritière de la révolution initiée dans les années 80 par Annie Sprinkle aux États-Unis et du féminisme pro-sexe, elle incite les femmes à se réapproprier leur sexualité, une sexualité différente, disparate, moins normée, où tous les corps sont possibles. La performance est au cœur de son travail. Son ouvrage The Book paru en janvier 2014 retrace son parcours de photographe et de militante en montrant les corps réels de la sexualité LGBTQI, corps de désir et corps politiques, qui bousculent, par leur seule existence, la culture dominante, masculine, patriarcale, hétérosexuelle.

Béatrice ALONSO

[1]Les Très Très Méchantes Filles.

[2] mais encore le Prix spécial du Jury au Gay and Lesbian Film Festival de Copenhague et enfin le Prix du film le plus sexy du Feminist Porn Award de Toronto.

[3]Prix One+One ou Prix de la critique au Festival International du film de Belfort ; Audience Award Best Documentary,

Reelout Queer Film Festival de Kingston, Canada ; Meilleur film LGBT du Festival du Film Indépendant de Cannes.

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ETHAIRE Etienne  (2003 ; 2004) est un écrivain belge qui se met dans la peau des femmes au travers de ses romans. Il a entre autres écrit La langoureuse et Alissia Lone. Dans La langoureuse, il fait l’expérience en première personne d’être une femme et se demande l’effet que cela fait d’être une femme pour paraphraser le philosophe Nagel (1983). Cette femme, confrontée à ses doubles, se pose la question des limites corporelles, celle du corps et de sa représentation, celle du corps de l’enfant et celui de la mère de celui-ci. Dans Alissia Lone, Ethaire raconte le viol d’une femme vu par cette femme. Ici, le corps est internalisé. Tout se passe à l’intérieur du corps de cette femme qu’elle choisit de dresser pour résister au viol et au souvenir de celui-ci.

Ethaire décrit le corps des femmes de l’intérieur en plaçant son propre corps d’écrivain du point de vue de la femme. Chez lui, il est question du corps de la femme et de son image, mais aussi du désir féminin. Dans La langoureuse, la narratrice décrit son rapport à son propre corps[1] : « […] Tous voulaient mon corps. Pourquoi le leur aurai-je refusé ? Il y avait tant de désir derrière leurs insistances, et sous ma peau tant d’indifférence. » La langoureuse est également confrontée à la représentation de son corps, de son reflet dans le miroir[2] : « Je devais tuer mon double. Alors, j’ai frappé le reflet. Et le miroir s’est effondré en miettes, les bris de glace tombant un à un dans l’évier. » Le rapport au corps est complexe, la narratrice tâchant de rompre le lien entre son corps et son propre reflet.

Le texte de La Langoureuse aborde une autre question, celle de l’inceste entre une mère et sa fille et cela est décrit crument[3] : « Ma mère et moi osions toutes les audaces, disais-je. Sa langue s’introduisait partout. Sur chaque parcelle de peau, j’avais l’impression de posséder un orifice. Je voulais être mangée. En tout cas, j’étais un sexe, rien qu’un sexe, toute entière vouée à des aspirations buccales. » Comment la narratrice vit-elle cette relation ? Elle semble se poser la question de « l’anormalité » de l’acte[4] : « Esther s’adonnait à ses attirances saphiques, et le fait que j’étais sa fille ne changeait rien à l’affaire. L’inverse n’était pas vrai. J’avais conscience d’aimer ma génitrice. » La narratrice se trouve confrontée de nouveau avec son reflet au travers le corps de sa propre mère qu’elle aime et qui, dans le même temps, se pose la question de la possibilité d’aimer physiquement la chair d’où elle provient. Il faudrait contraindre le corps à refuser tant de désir.

Dans son livre Alissia Lone, Ethaire raconte l’histoire d’une star de l’audimat qui se fait agressée et violée par une bande de jeunes qui ne la reconnaît pas. Ethaire aborde le thème du viol sous l’angle de la survie[5] : « Je suis Alissia Lone, emmurée, comme frappée d’obscurité. Violence s’est abattue, les fouets d’hommes non désirés, imbus de pouvoir jusqu’à haïr les étoiles. Entrailles écartelées, je leur cède mon corps, seule la survie compte, ils ont des crans d’arrêt : sous ma jupe retroussée, vont et viennent des lames froides, allers et retours métalliques. » Ce texte rappelle les dires de l’écrivaine française Virginie Despentes (2006). Despentes écrit[6] : « La prostitution a été une étape cruciale, dans mon cas, de reconstruction après le viol. Une entreprise de dédommagement, billet après billet, de ce qui m’avait été pris par brutalité. Ce que je pouvais vendre, à chaque client, je l’avais donc gardé intact. » Chez Despentes, le vécu de la femme violée et celui de la femme prostituée sont intimement liés. Ce qui compte avant tout, c’est de sauvegarder sa liberté, son indépendance.

Le personnage d’Alissia Lone, chez Ethaire, résiste à cette expérience non pas en se prostituant, mais en restant libre et c’est en cela, selon nous, qu’Etienne Ethaire rejoint Virginie Despentes. Un an après le viol, Alyssia Lone décrit sa vie[7] : « Je suis Alissia Lone, ex star de l’audimat. Au lieu de toucher dix mille euros de salaire net, je vis à la bohème. Ne pas perdre sa vie à travailler, c’est le premier des luxes. Un bon débarras, la dépendance aux fiches de paye. Une sensation de pureté. Je suis Alyssia Lone, la maman de Gilles et de Lucas. Je vis du plaisir de les voir grandir. » Alissia Lone a gardé secrète l’expérience du viol et a dépassé celle-ci au travers sa liberté de vivre. La liberté n’est possible qu’en dressant le corps, en le contraignant à supporter la douleur intérieurement, la douleur du viol d’abord et le souvenir de la douleur du viol ensuite.

Nous avons repris ici l’idée fondamentale de Foucault du dressage des corps en montrant combien les pratiques corporelles actuelles exprimées dans l’art belge contemporain allait dans ce sens d’un dressage des corps, non plus par de le biais de l’institution, mais par le corps individuel qui se dresse lui-même par l’autocontrainte dans l’objectif de tester ses limites corporelles. Pour appuyer notre argumentation, nous avons cité à titre d’exemples les oeuvres de Jan Fabre, de Caroline Lamarche et d’Etienne Ethaire. La finalité de l’autodressage peut être artistique (chez Jan Fabre), érotique (chez Caroline Lamarche) ou encore libertaire (chez Etienne Ethaire). Le corps sous contraintes devient dès lors une pratique d’épanouissement et de jouissance et non plus un système dont le but est de produire des « corps dociles ». A l’inverse, l’autodressage rend possible la liberté corporelle et génère des « corps indociles ». En effet, l’autocontrainte témoigne de la liberté humaine et de son insoumission aux institutions génératrices de « corps dociles ». Les corps autodressés n’obéissent à personne d’autre qu’à eux-mêmes. Ils sont les deux faces d’un être double, à la fois maître et esclave de son propre corps.

 

Isabelle Joly

[1] Ethaire, E. (2003). La langoureuse. Liège : Le Somnambule Equivoque, p. 10.

[2] Ibid., p. 66.

[3] Ibid., p. 78.

[4] Ibid., pp. 85-86.

[5] Ethaire, E. (2004). Alissia Lone. Liège : Le Somnambule Equivoque, p. 11.

[6] Despentes, V. (2006). King Kong Théorie. Paris : Grasset, p. 72.

[7] Ethaire, E. (2004). Alissia Lone, op. cit., p. 88.