VIGARELLO Georges

En France, depuis 1972 G. Vigarello, formé à l’ENSEPS où enseignait Michel Bernard interrogeait de manière critique et historique la théorie en éducation physique. Après une agrégation de philosophie, il se tourne avec sa thèse sous la direction de Georges Snyders (1917-2011) vers l’histoire du corps dans une thèse en sciences de l’éducation.  Il soutint une thèse de doctorat d’État es lettres en 1977 : Le corps redressé, culture et pédagogie et obtint la mention très honorable (jury : G. Snyders (directeur), Mme Isambert-Jamati, M. Bernard, G. Canguilhem, F. Dagognet, J. Ulmann). Il opère là un déplacement de la philosophie, comme André Rauch, au cœur même d’une histoire périodisée du corps, à l’instar de Michel Foucault.

En 1978, l’historien ouvre  ainsi un chantier liant pédagogie corporelle, histoire de l’exercice physique et hygiénisme orthopédique et morphologique (Vigarello, 1980) : allant de 1760 à 1960, et refusant de confondre une histoire de l’apparence sociale à une histoire des esthétiques, G. Vigarello, étudie l’éducation corporelle à travers les tactiques et les techniques, qui de l’équerre à la mesure, veulent dresser et redresser la posture. Il invente une voie peu poursuivie, sauf par Luc Robène, de l’histoire des techniques à travers une analyse d’hier à aujourd’hui des cultures sportives. Comme philosophe aussi il interroge les structures mythologiques du spectacle sportif en comparant le jeu ancien et le show médiatique comme l’héroïsation de la performance. La passion du sport est un mode d’inscription de l’individu dans la culture corporelle (Vigarello, 1972 ; 1978 ; 1988 ; 2000 ; 2002).

En  mai 1975 la parution sous la direction de Georges Vigarello du numéro spécial, n°446 de la revue Esprit, sur l’Education physique est un tournant dans l’histoire et le philosophie du sport.  En distinguant l’éducation physique du sport, G. Vigarello dès son introduction précise comment la culture dans ses implications corporelles sert le projet de «  mieux faire vivre le corps dans l’éducation » (Vigarello, 1975, 641) mais en refusant, dans le contexte ministériel de la promotion du sport, de réduire l’éducation corporelle à une éducation sportive. L’expression corporelle, la sociomotricité, la psychomotricité et les techniques de geste, comme nouvelles pratiques, révèlent l’émergence de méthodes et d’expériences éloignées de l’instrumentalisme, de l’esthétisme et de la colonisation théorique de la pensée médicale dans les domaines de la motricité. Les problématiques nouvelles mettent en avant une « complexité épistémologique » (Vigarello, 1975, 643)  face à des sciences et des concepts inédits.

Avec sa thèse sur le corps redressé, G. Vigarello inscrit la philosophie du sport dans une histoire du corps. Georges Vigarello a bien voulu nous confier les enjeux théoriques de sa thèse et de ses travaux à partir d’elle :

« La première idée portait sur l’incontestable présence du culturel dans ce qui semblait le plus éminemment naturel : l’attitude physique par exemple, dont la rectitude semble éternelle, alors que ses détails, ses profils, ses idéaux et ses modalités varient fortement dans le temps. Ce thème est fondamental et me paraît avoir été appliqué ici pour la première fois, sous cette forme en tout cas : les cambrures corsetées et théâtralisées des postures classiques n’ont guère de rapport avec le relâchement contrôlé et théorisé des postures contemporaines. De même que le profil physique du bourgeois n’est pas le même que celui du noble. Ce qui révèle, au passage, combien l’emportent insensiblement dans le monde occidental des principes d’élancement et d’amincissement du corps, tous ayant pour horizon la fonctionnalité, la mobilité, tous visant une adaptation au monde des techniques et des fluidités, tous visant surtout une « maîtrise de soi », principe premier des sociétés « démocratisées » (Ces thèmes seront ensuite fortement approfondis dans l’histoire de la beauté ou dans celle de l’obésité).

La deuxième idée portait sur les pédagogies : le thème de la main adulte. J’avais le sentiment que cette main après avoir été appliquée très fortement sur le corps de l’enfant pour le « soumettre » (mallaxer en l’occurrence ici pour imposer la bonne attitude dans l’univers culturel de la Renaissance par exemple) trouvait des substituts (ici le corset à l’époque classique) pour s’appliquer tout aussi fermement, avant de s’ « éloigner » encore davantage du corps de l’enfant (la gymnastique géométrique d’Amoros, par exemple au début du XIXe siècle), pour s’éloigner plus encore ensuite et jouer sur les pédagogies de la prise de conscience (les techniques de « conscientisation » actuelles). Le thème de la main devenait celui d’un travail toujours affiné pour que la norme soit « intériorisée ».

Une troisième idée portait sur les représentations du corps : les attentes éprouvées à l’égard d’un corps « conçu » comme humoral ne sont pas les mêmes que celles éprouvées à l’égard d’un corps « conçu » comme énergétique. Changent la vision des exercices, des efficacités, celle des évaluations et des calculs. Or ces modèles changent bien avec le temps. Je pressentais, en commençant le travail (Le corps redressé dans les années 1970), que cette histoire allait être aussi une histoire des représentations globales des fonctionnements corporels dans l’histoire. Et de fait je mettais en place une succession de modèles (humoral, mécanique, énergétique, informationnnel, entre autres). Cette succession a été au cœur de mes travaux suivants. Je revendique cette étude comme une des originalités de mon entreprise.

Ces « idées » sont demeurées au centre de mes travaux suivants, même si je n’avais pas dans la tête au début de ce travail (dans les années 1970) ce qui s’est révélé être un programme : explorer les représentations du corps dans l’histoire, multiplier les objets : de l’apparence à la violence, de l’analyse des techniques à celle des efficacités, des représentations du corps à ses pratiques.

Mon point de vue du début, qui était fortement centré sur le thème du contrôle et du pouvoir, s’est nuancé pour donner plus de place aux « conquêtes » démocratiques, aux thématiques, fussent-elles quelquefois illusoires, de l’autonomisation.

Un autre point de vue du début et qui a toujours été le mien ensuite (ce qui suppose de choisir, très précisément, des objets et des méthodes), a été d’étudier ces « objets corporels » non pas comme ceux appartenant exclusivement aux savants mais comme ceux relevant d’une culture partagée : les pédagogues, les groupes sociaux, les « jeunes », les gens de métier etc… D’où l’importance donnée aux pratiques, d’où l’importance donnée aux règlements, aux lois, aux œuvres de, « passeurs »… Faire du corps un objet de savoir commun dans une culture et un temps donné, tel était le projet dès le début de mes recherches. Ce qui a toujours entraîné un choix surveillé et varié des sources, des textes, des matérialités.

Un autre point de vue, encore, du début, celui de traverser les périodes et les temps, n’a pas toujours été bien accepté par les historiens : ceux-ci aiment tout prioritairement les travaux centrés sur une période précise et limitée. Il reste que j’assume cette perspective transhistorique et pluridisciplinaire avec une totale détermination. Je la trouve même indispensable pour faire avancer les travaux historiques »[1].

Vigarello G., 1972, Réflexions sur l’origine, l’unité et la place de la théorie en éducation physique, Annales ENSEPS, n°1.

1975, Education physique et revendication scientifique », Revue Esprit, n° 5, mai, p. 739-754.

1978, Le corps redressé. Histoire d’un pouvoir pédagogique, J.P. Delarge, 1978. Reed Paris, Armand Colin, 2001.

1978, Une histoire des techniques, Paris, Insep.

1978, Une épistémologie… c’est-à-dire ?, in Revue EPS, n°151.

1980, Histoire d’une pédagogie des exercices corporels et histoire des sciences, Travaux et recherches en EPS, n°6, mars.

1981, D’une nature… l’autre. Les paradoxes du nouveau retour », in Sports et société, sous la dir. de C. POCIELLO, Vigot, p. 239-247.

 1981, « Pratiques de natation au XIXème siècle. Représentations de l’eau et différenciations sociales, in Sport et société, CIEREC, p. 183-193.

1985, Les nouvelles pratiques sportives,  dans Des jeux et des sports, Actes du colloque de Metz, 1986, p. 319-321.

Le propre et le sale, Seuil.

1987, Le maniement de l’épée, une technique et une pédagogie du corps au XVIe siècle, dans JC. Ceard, M-M. Fontaine & JC Margolin, Le corps à la Renaissance, Paris, Amateurs de Livres, p. 351-355

1988, Techniques d’hier… et d’aujourd’hui, une histoire culturelle du sport, Ed. Revue EPS – R. Laffont.

1989 Le Tour de France : une passion nationale », Sport/Histoire, n° 4, p. 9-15.

1990, Les premières Coupes du Monde ou l’installation du sport moderne », Vingtième siècle, Le football, sport du siècle, n° 26, avril-juin, p. 5-10.

1992,   Le Tour de France, in Les lieux de mémoire, tome 3, sous la dir. de P. NORA, Gallimard, 1992, p. 884-925.

1992, L’histoire des techniques sportives et enseignement de l’éducation physique et sportive », Spirales, n° 4, p. 102-105.

1993, Le sain et le malsain. Santé et bien-être depuis le Moyen-Age, Seuil.

1993, Chronomètre, temps productif et temps de rupture », in L’identité de l’éducation physique scolaire au XXème siècle : entre l’école et le sport, sous la dir. de J.P. CLEMENT et M. HERR, AFRAPS, p. 51-58.

1995,   Le temps du sport , in L’avènement des loisirs 1850-1960, sous la dir. d’A. CORBIN, Aubier, p. 193-221.

1995,   La révolution du temps sportif. De l’invention du calendrier au culte de l’événement , in L’éducation physique au XXème siècle en France, sous la dir. de B.X. RENE, Dossier EPS n° 15, Ed. Revue EPS,, p. 350-359.

1997, L’éducation pour la santé. Une nouvelle attente scolaire, Esprit, n° 2, février, p. 72-82.

1998, Des jeux « sportifs » d’univers sociaux différents », in Sport et Démocratie, Assemblée Nationale, 1998, p. 19-25.

 2000, Passion sport. Histoire d’une culture, Textuel.

 Ed 2001, Anthologie commentée des textes historiques de l’éducation physique et du sport, Ed. Revue EPS, 2001.

 2001, Le premier mouvement corporel mécanisé », in Anthologie commentée des textes historiques de l’éducation physique et du sport, sous la dir. de G. VIGARELLO, Ed. Revue EPS, p. 18-24.

 2001, La recomposition des qualités du corps », in Anthologie commentée des textes historiques de l’éducation physique et du sport, sous la dir. de G. VIGARELLO, Ed. Revue EPS, p. 176-180.

2002, Du jeu ancien au show sportif. La naissance d’un mythe, Paris, Seuil.

2004,   Le corps et ses représentations dans l’invention de la gymnastique », in Entre le social et le vital. L’éducation physique et sportive sous tensions… (XVIIIème-XXème siècle), sous la dir. de C. POCIELLO, PUG,  p. 27-41.

Ed. 2004, L’esprit sportif aujourd’hui. Des valeurs en conflit, Universalis.

2005, S’exercer, jouer », in Histoire du corps. Volume 1 : De la Renaissance aux Lumières, sous la dir. de G. VIGARELLO, Seuil, p. 235-302.

2005, Hygiène du corps et travail des apparences », in Histoire du corps. Volume 2 : De la Révolution à la Grande Guerre, sous la dir. de A. CORBIN, Seuil, p. 299-312.

2005, S’entraîner », in Histoire du corps. Volume 3 : Les mutations du regard. Le XXème siècle, sous la dir. de J.J. COURTINE, Seuil, p. 163-197.

2005,  « Stades. Le spectacle sportif des tribunes aux écrans », in Histoire du corps. Volume 3 : Les mutations du regard. Le XXème siècle, sous la dir. de J.J. COURTINE, Seuil, p. 343-369.

2011, Virilités sportives », in Histoire de la virilité. Tome 3 : La virilité en crise ? XXème-XXIème siècle, sous la dir. de J.J. COURTINE, Seuil, 2011, p. 225-248.

2011, Comment et pourquoi inventer des mouvements. Les gymnastiques du XIXème siècle », in Aux origines de la gymnastique moderne, sous la dir. de T. ARNAL et T. TERRET, PU. de Valenciennes, 2011, p. 57-66.

2012, La Silhouette, du xviiie siècle à nos jours : naissance d’un défi, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Albums »,

Avec R. Holt, 2005,  Le corps travaillé. Gymnastes et sportifs au XIXème siècle », in Histoire du corps. Volume 2 : De la Révolution à la Grande Guerre, sous la dir. de A. CORBIN, Seuil, p. 313-377.

2014, Le Sentiment de soi. Histoire de la perception du corps. (xvie – xxe siècle), Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’Univers historique »,

Bernard Andrieu

[1] Correspondance « Georges Vigarello/BA »23 juin 2010

___________________________________________________________________________________________

DESPEUX Catherine (1946- ), sinologue française, est professeur émérite de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Spécialisée dans l’histoire de la pensée et des religions chinoises, elle est connue pour ses travaux sur le taoïsme et le taijiquan. Dans ses nombreuses publications, elle s’intéresse notamment aux représentations du corps dans le taoïsme et dans la médecine chinoise. Sa première thèse soutenue en 1974 donnera naissance à un livre de référence incontournable pour tous les pratiquants d’arts internes chinois. Dès le titre, la sinologue, qui est également une pratiquante, annonce les deux étapes indissociables du parcours : Taijiquan art martial, technique de longue vie. Elle montre que le taijiquan reprend les trois étapes de l’ancienne alchimie intérieure (nei dan) : travail du souffle (qi gong), transformation du souffle en énergie spirituelle et union au Dao. Lors de l’étape ultime – accomplissement du taiji –le pratiquant nexécute plus lui-même les mouvements, il laisse le Dao agir à travers lui.

Catherine Despeux, avec La Moelle du phénix rouge, constitue un recueil des plus beaux textes sur les techniques chinoises pour maintenir la santé (aujourd’hui baptisées qi gong). Dans la foulée, l’auteure soutient en 1989 une seconde thèse intitulée Santé et longue vie dans la Chine Traditionnelle. Dans Taoïsme et corps humain, Catherine Despeux, à travers l’étude d’une ancienne carte taoïste du corps, propose un voyage dans cet immense continent intérieur. Par un déchiffrement de la symbolique du corps caractéristique d’écoles taoïstes associant pratiques d’alchimie intérieure et rituels extérieurs, elle montre les possibilités d’action simultanée sur les mondes interne et externe.

Taijiquan art martial, technique de longue vie, 1981.

La moelle du phénix rouge, 1988.

Taoïsme et corps humain, 1994 (réédition Taoïsme & connaissance de soi, 2012).

CAULIER Eric