Françoise Dolto (1908-1988) s’est fait connaître comme étant, parmi les psychanalystes français de la première génération, celle qui a largement œuvré à promouvoir la pratique de la psychanalyse avec les enfants. De formation pédiatrique au départ, elle qui se destinait à devenir « médecin d’éducation » en est venue à faire se croiser son orientation psychanalytique – acquise par une formation didactique classique dans les années 30 – avec un intérêt clinique électif pour l’enfant, si petit soit-il, ainsi qu’en fait foi de façon inaugurale sa thèse (de médecine !) soutenue en 1939 sous le titre de Psychanalyse et Pédiatrie (ouvrage largement réédité par la suite).

À partir de là, F Dolto n’a plus cessé d’exercer la psychanalyse y compris en institution, élaborant une pratique spécifique de l’analyse avec les enfants (et les familles), se révélant très vite comme une praticienne d’exception, au talent clinique hors du commun et soucieuse en outre de transmettre le vif de son expérience, contribuant ainsi à la formation de jeunes analystes assistant à sa consultation psychothérapeutique, à l’hôpital Trousseau notamment.

Il convient de noter que cette trajectoire remarquable de pratique clinique, de pensée et d’enseignement, s’est déroulée toute à l’écart du monde anglo-saxon, se tenant donc loin de ces grandes controverses ayant marqué les prémices historiques de la psychanalyse d’enfants, entre les praticiennes antagonistes que furent Melanie Klein et Anna Freud. Prend au contraire tout son relief le fait que dans son élaboration, F Dolto se soit située en fait dans le strict voisinage de l’enseignement de Jacques Lacan, Lacan auquel F Dolto n’a pas ménagé l’approbation de son soutien constant, quelque écart qui ait pu demeurer entre leurs conceptions.

Par le renom qui est devenu le sien, que ce soit par son audience médiatique lui valant l’estime du grand public ou par son talent clinique singulier reconnu sans conteste par ses pairs, on a pu méconnaître que F Dolto aura également fait œuvre théorique, manifestant outre la pratique concrète une ambition théorique où se détache de façon significative la place fondamentale accordée au corps, à la corporéité du sujet humain.

C’est ce qui lui vaut de trouver pleinement sa place dans le présent ouvrage. De façon peut-être insuffisamment explicitée et certes pas toujours de manière systématisée et formalisée, F Dolto doit pourtant compter comme étant de ceux parmi les psychanalystes qui, pas si nombreux à l’époque, ont introduit de fait la prise en compte de la dimension corps dans la pratique et la conceptualisation de la psychanalyse. Et ce, en un temps où le corps n’avait de place que voilée, tant chez Freud, paradoxalement, qu’aussi chez Lacan, davantage prompt comme on sait à promouvoir la dimension psycho-langagière du signifiant.

Mais pour F Dolto, c’est d’emblée que l’affaire du corps s’est vue reconnaître une importance prépondérante et décisive. Comment il est vrai prétendre conduire un traitement psychanalytique avec un enfant sans mesurer la part que le corps à plus d’un titre y revendique, là où Freud de son côté s’était efforcé initialement de concevoir la psychanalyse comme davantage un art du psychisme – ainsi que le confirme si besoin le choix du terme majeur d’inconscient pour en fonder le ressort. C’est pourtant en reprenant d’abord les fondamentaux psychogénétiques freudiens (les fameux « stades ») que F Dolto a pu formuler ses propres avancées. Mais elle y a donné un tour supplémentaire tout à fait singulier en forgeant sur une base clinique une notion spécifique qu’elle a désignée comme image inconsciente du corps, reprenant à son compte pour en faire son miel la notion plus ou moins équivoque d’image du corps – de provenance initiale surtout neurologique.

La richesse de cette notion mais aussi sa difficulté et sa complexité tient au fait que si « image » qu’on la dise, elle se différencie pourtant de ce qui serait entendu au sens du visible (de l’image scopique) puisque, en prise sur le vécu primordial du tout-petit, elle s’instaure davantage à partir du ressenti, de ce qu’éprouve l’enfant en son corps, moyennant l’assise relationnelle et langagière de son rapport à l’autre, à commencer classiquement par la mère. De sorte que cette « image inconsciente du corps » désigne l’instance à base corporelle qui accompagne l’advenue du sujet humain ; cela oblige à la concevoir en fait au cœur d’un triptyque conceptuel coordonnant corps, langage et psychisme. Et correspond donc à une façon de conférer au corps une place éminente dans ce qui actualise la détermination aussi psychique du sujet comme tel, signe que le psychique n’est pas que mental.

En un temps on l’a dit où l’on ne manquait pas de tenir grief à la psychanalyse de méconnaître la place du corps dans ce qui se constitue de la subjectivité, il est remarquable que F Dolto ait œuvré en pionnière à faire valoir la place éminente du corps dans l’émergence du sujet.

Pour indiquer l’ampleur de ce qui s’ouvre ainsi par son élaboration, on pourrait risquer la formule présentant l’image du corps comme venant, au regard de la conceptualité freudienne, désigner cette fois : l’Inconscient versant corps. Sans qu’il s’agisse pour autant de mettre en cause – cette fois-ci dans le voisinage de la pensée de Lacan – que certes « au commencement était le verbe », énoncé paulinien à même d’évoquer aussi ce qui confère à l’image du corps selon Dolto sa valeur d’incarnation (symbolique) du sujet, ce par quoi le sujet prend corps.

Dira-t-on qu’avec une telle conceptualisation – dont nous ne saurions ici restituer le détail et d’autant moins qu’elle est restée inaboutie –, dira-t-on que F Dolto a permis de restaurer la valeur de la corporéité au sein de la théorie analytique ? Il serait sans doute abusif de considérer qu’elle y a suffi. Mais il est certain qu’elle y a largement contribué et que son apport décisif a constitué sur cette question un point d’ouverture majeur qu’on ne saurait plus méconnaître et qui exigerait plutôt qu’on l’approfondisse davantage encore qu’il ne l’a été à ce jour.


– Dolto Françoise, Au jeu du désir, Seuil, 1981.

– Dolto Françoise, L’Image inconsciente du corps, Seuil, 1984.

– Guillerault Gérard, Le Corps psychique, L’Harmattan, 1995.

– Guillerault Gérard, Comprendre Dolto, Armand Colin, 2008

Gérard Guillerault